LE TEXTE PRONONCÉ FAIT FOI
Discours prononcé par Mark Carney
le 19 novembre 2008
La création de marchés continus
Je suis ravi d'être de retour dans la City. C'est ici que j'ai décroché mon
premier véritable emploi, il y a 20 ans. J'étais analyste de crédit – vous
souvenez-vous de cette fonction bien particulière? dans une banque d'investissement
– vous rappelez-vous ces institutions archaïques d'alors? J'étais venu à Londres
parce que la ville semblait prête à remplir les promesses de la finance axée
sur les marchés et à reprendre sa place au centre de la finance mondiale.
Aujourd'hui, je viens à Londres, au moment où les marchés sont tant décriés,
pour en faire l'éloge et exposer quelques idées sur la façon d'accroître leur
robustesse.
Au fil des ans, le Canada a grandement profité de l'innovation londonienne.
Des compagnies d'aventuriers, mises sur pied et financées dans la capitale,
ont ouvert la voie au commerce international à de larges pans du Canada. Les
capitaux mondiaux, qui transitaient par Londres, ont servi à financer nos
booms des infrastructures et des produits de base au début du XXe
siècle. Dans les années 1980 et au début des années 1990, nos gouvernements
ont beaucoup compté sur les euromarchés pour financer leurs emprunts. Plus
récemment, nous nous sommes tournés vers Londres qui offrait un éventail de
nouveaux produits financiers.
Cependant, nous ne sommes pas demeurés en reste. Le Canada a aidé à financer
les efforts de guerre du Royaume-Uni lors du deuxième conflit mondial, et
nous avons été heureux de recevoir le versement final, comme prévu, en 2006.
L'oeuvre de pionnier que la Banque du Canada a accomplie en matière de régimes
de cibles d'inflation a sans nul doute contribué dans une certaine mesure
à la réflexion de la Banque d'Angleterre au sujet de l'adoption de ce régime
performant. Nous avons peut-être maintenant quelque chose à offrir au cœur
du malstrom actuel : un point de vue serein et essentiellement optimiste sur
la manière de créer des marchés durables à l'ère du capital mondial.
Le fait est que, bien que les marchés canadiens aient été soumis à des tensions,
ils sont restés ouverts. Nos banques n'ont pas cherché à obtenir de fonds
publics. Elles continuent d'accroître leurs activités de prêt tant dans le
secteur des entreprises que dans celui des ménages, sans que l'on exerce sur
elles le genre de pressions que l'on a pu voir ailleurs. Certes, nous ne sommes
pas à l'abri des répercussions d'une récession mondiale potentiellement grave,
mais notre système financier nous donne les moyens, et l'opportunité, d'investir
en vue de la reprise qui se produira inévitablement à l'échelle du globe.
Pour que cette reprise atteigne son plein potentiel, nous avons tous besoin
d'un système financier au coeur duquel les marchés fonctionneront en continu.
Voilà le thème sur lequel portera l'essentiel de mes observations aujourd'hui.
Les marchés et les banques
La crise actuelle marque le renversement d'une évolution, qui dure depuis
des dizaines d'années, au cours de laquelle le système financier mondial,
principalement axé sur les relations et dominé par les banques, est passé
à un modèle principalement axé sur les transactions et dominé par les marchés
financiers. Ce modèle était susceptible d'assurer une évaluation des risques
et une répartition des capitaux plus efficientes. Toutefois, dans certains
cas, les marchés se sont développés beaucoup plus vite que les infrastructures
sur lesquelles ils reposaient. Qui plus est, les participants, leurrés par
leurs premiers succès, ont compté de plus en plus sur la titrisation opaque,
ont recouru excessivement à l'effet de levier et n'ont montré aucune inquiétude
à l'égard de la liquidité du marché. Un système qui semblait résilient (et
extrêmement rentable) en périodes de faible volatilité s'est révélé vulnérable
aux chocs.
La défaillance de nombreux marchés a entraîné un retour de balancier : d'une
finance centrée sur les marchés à une finance centrée sur les banques. Ce
revirement comporte des coûts et des risques connexes. Premièrement, en raison
de ce retour soudain vers l'intermédiation bancaire, les banques ont un urgent
besoin de mobiliser des capitaux en quantités très importantes. Si cette situation
n'est pas bien gérée, elle risque d'accentuer le ralentissement économique
à l'échelle du globe. Deuxièmement, la crise a bousculé plusieurs dogmes chez
les participants aux marchés, convaincus notamment que l'on pourrait toujours
emprunter en contrepartie de « bonnes » garanties, qu'il y aurait toujours
des liquidités sur les marchés et que les notations de crédit étaient des
substituts efficaces au devoir de diligence raisonnable et au jugement. Maintenant
que ces postulats sont remis en question, certains marchés sont gelés, et
il pourrait s'écouler pas mal de temps avant qu'ils se remettent à fonctionner,
s'ils y parviennent. Troisièmement, ces dernières semaines, nous avons vu
les signes d'un regain d'intérêt pour la « préférence nationale » sur les
marchés financiers à l'échelle mondiale, les banques et les investisseurs
rapatriant frénétiquement leurs capitaux. Cela traduit à la fois le désir
des banques de concentrer leurs ressources limitées sur des relations géographiquement
proches et la nécessité pour les fonds de liquider des actifs en vue de retraits
massifs. Cette évolution peut ralentir considérablement la croissance dans
certains marchés émergents.
Tous ces risques résultent de la confiance mise dans des marchés érigés sur
du sable. Pour trouver l'assise solide sur laquelle nous pourrons rebâtir
des marchés ouverts en permanence, nous devons tous, les participants aux
marchés comme les décideurs publics, tirer les enseignements de cette crise.
Les enseignements de la crise
La crise trouve son origine dans les déséquilibres macroéconomiques et les
défaillances microéconomiques. Sur le plan macroéconomique, nous subissons
la correction qui suit inévitablement une période de déséquilibres mondiaux,
caractérisée, d'une part, par une épargne excédentaire et une sous-consommation
dans les principales économies émergentes et, d'autre part, par une épargne
négative, une expansion rapide du crédit et une envolée des prix des actifs
dans bon nombre de pays occidentaux. Ces tendances ont été encouragées par
des politiques, par exemple, en Asie, des politiques de taux de change inflexibles
et de dépendance excessive à la croissance alimentée par les exportations,
et, aux États-Unis, par les mesures prises à la suite de l'éclatement de la
bulle technologique. Ces interventions ont contribué collectivement à instaurer
un climat de taux d'intérêt bas et stables qui a favorisé une énorme prise
de risques et un recours considérable au levier financier touchant l'ensemble
des marchés et des monnaies. Maintenant qu'une « quête de rendement » inconsidérée
a fait place à une « ruée vers les abris » désespérée, l'effet de levier est
réduit violemment dans tous les marchés.
L'un des enseignements clairs que l'on peut dégager est que la stabilité
des prix ne peut à elle seule empêcher le développement de déséquilibres macroéconomiques.
De fait, des bulles d'actifs se forment souvent durant les périodes de maintien
de l'inflation des prix à la consommation à un niveau bas et stable. Cela
ne signifie pas pour autant que la politique monétaire devrait cibler les
prix des actifs. Celle-ci est un instrument peu nuancé, qui se prête mal à
la résolution de déséquilibres financiers. Plutôt, on reconnaît de plus en
plus que la stabilité macrofinancière devrait être l'un des principaux objectifs
de la réglementation financière.
La présente crise a fait ressortir de façon éclatante que la forme et la
conduite de la réglementation financière, telles qu'elles ont été conçues,
ne sont pas adaptées au but visé. L'adoption de nouvelles mesures au sein
des cadres actuels par les organismes de réglementation prudentielle ne suffira
pas. Il est nécessaire de surveiller l'ensemble du système – notamment aussi
bien les institutions que les marchés ayant une importance systémique. Les
institutions publiques à vocation macroéconomique sont probablement les mieux
placées pour exercer cette surveillance. Au minimum, les organismes de réglementation,
la banque centrale et le ministère des finances doivent collaborer étroitement.
Dans le cadre d'une nouvelle approche macroprudentielle, la réglementation
doit tenter de remédier à trois faiblesses importantes de la structure des
marchés : un manque de transparence, des motivations incompatibles et une
liquidité insuffisante. Je dirai quelques mots sur chacune d'elles.
Accroître la transparence est la grande priorité. De nombreux produits hautement
structurés qui se sont trouvés au centre des perturbations étaient loin d'être
transparents, et l'information fournie par leurs initiateurs laissait souvent
à désirer. La substitution des notations de crédit à une transparence adéquate
a donné lieu à des ventes massives de titres déclassés et à des erreurs fréquentes
d'évaluation concernant une panoplie de catégories d'actifs. Du coup, les
investisseurs ont cessé d'exercer des pressions pour une amélioration de l'information
financière, ce qui a mené à la défaillance des marchés que l'on connaît aujourd'hui.
Des progrès ont été accomplis, tels que la mise au point par le Forum sur
la stabilité financière d'un modèle de présentation d'information financière
à l'intention des banques et l'établissement par la Banque du Canada d'exigences
en matière d'information liée au papier commercial adossé à des actifs offert
en garantie. En définitive, si les investisseurs font vraiment leurs devoirs
en matière de crédit, ils exigeront une meilleure information. Sinon, ce sont
encore eux qui paieront.
La deuxième priorité consiste à résoudre une série de motivations incompatibles.
On a reconnu, tardivement, que la rupture de la relation de long terme entre
le prêteur et l'emprunteur a contribué à la détérioration de la qualité du
crédit. En outre, plusieurs institutions financières mondiales avaient des
motivations inadéquates résultant de l'octroi de financement à taux sans risque
aux pupitres de négociation et de piètres structures de rémunération. À l'heure
actuelle, des appels pressants en faveur d'une réglementation accrue sont
lancés en vue de mieux harmoniser les motivations à l'intérieur des institutions.
Ces questions demandent du jugement et non des slogans. Je suis fermement
convaincu qu'il n'est pas approprié de réglementer la rémunération, même si
on en entend beaucoup parler en ce moment. Les autorités réglementaires devraient
plutôt examiner avec soin les motivations liées à la rémunération dans le
cadre d'une évaluation plus large de la robustesse des systèmes de gestion
des risques et de contrôle interne. Elles devraient également se pencher sur
l'incompatibilité des motivations créée par la réglementation même, notamment
sur les exigences de fonds propres dans leur état actuel.
Il va sans dire qu'il faut améliorer la gestion de la liquidité dans un large
éventail d'institutions financières. La confiance dans le fait que les marchés
resteraient liquides a encouragé l'essor rapide du modèle d'octroi puis de
cession du crédit. L'illiquidité actuelle en précipite la perte. Les problèmes
de liquidité se sont propagés d'un marché à l'autre, reflétant deux grandes
préoccupations, soit la solvabilité des contreparties et la procyclicité des
marges de garantie.
Ces trois faiblesses ont entraîné la défaillance d'importants marchés monétaires,
ce qui a aggravé la crise. Si ces marchés avaient continué de fonctionner,
nous connaîtrions probablement un resserrement du crédit – caractérisé par
un coût du crédit nettement plus élevé – plutôt qu'une véritable crise du
crédit, qui rend celui-ci inaccessible à quelque prix que ce soit dans de
nombreux marchés clés. L'apport exceptionnel de liquidités par les banques
centrales limite les dommages causés par la crise, mais il est évident depuis
longtemps que l'injection de liquidités par les autorités, peu importe l'ampleur
de l'intervention, ne peut à elle seule rouvrir les marchés.
Comment créer des marchés continus
La situation actuelle est inacceptable. Le système financier devrait disposer
d'un certain nombre de marchés clés – notamment des marchés des prêts interbancaires,
du papier commercial et des pensions destinés à des titres de grande qualité
– qui fonctionnent continuellement, même lorsqu'ils sont soumis à des tensions.
Pour ce faire, il faudra mettre en oeuvre une combinaison des mesures microéconomiques
que je viens de décrire et poursuivre deux stratégies.
Le plan d'action du G7 annoncé le mois dernier fournit les balises traditionnelles.
Cette stratégie est axée sur le renflouement des institutions d'importance
systémique afin d'en accroître la résilience et de leur permettre de recommencer
à jouer leur rôle de teneur de marché. À cette fin, le G7 a clairement indiqué
qu'il fallait éviter la faillite de toute institution d'importance systémique
et que des capitaux – d'origine publique et privée – seront levés en quantité
suffisante pour rétablir la confiance. Ces dernières semaines, les gouvernements
des pays du G7 ont adopté des plans énergiques adhérant à ces principes. Les
banques centrales ont pris des mesures conjointes conformément à leurs engagements
contractés dans le cadre du plan et visant à faire en sorte que les banques
et autres institutions financières aient largement accès aux liquidités et
aux financements. En injectant des liquidités au coeur du système, nous nous
attendons à une reprise de l'activité sur les marchés clés à mesure que ces
fonds circuleront dans le système et profiteront aux autres participants aux
marchés et, en définitive, à l'économie réelle grâce à la création de crédit
privé. Même s'il faudra du temps pour que les capitaux reviennent et que la
confiance soit restaurée, cette stratégie portera ses fruits.
La deuxième stratégie exige que les banques centrales interviennent comme
teneurs de marché de dernier ressort. Autrement dit, elles favoriseraient
la poursuite des opérations sur les marchés en temps de crise en devenant
une contrepartie aux opérations des principaux participants aux marchés. Cela
contribuerait directement à apaiser la crainte actuelle qu'éprouvent les participants
non bancaires de nombreux marchés monétaires du globe de ne pas bénéficier
d'un accès continu à des liquidités. Le fait que les fonds du marché monétaire
délaissent les titres non gouvernementaux, il faut le reconnaître, peut être
aussi dommageable que les préoccupations entourant les risques de contrepartie
et l'accumulation préventive de liquidités de la part d'institutions financières
clés.
Dans certains pays, les banques centrales font déjà office, de facto,
de contrepartie centrale en acceptant des dépôts d'institutions dotées de
liquidités excédentaires et en les mettant à la disposition de celles qui
en ont besoin. La question qui se pose est de savoir dans quelle mesure accroître
le nombre de participants. Lorsque les banques centrales interviennent comme
teneurs de marché, l'importance systémique des marchés augmente et celle des
institutions diminue.
Quelle que soit la stratégie adoptée pour reconstruire des marchés continus,
les décideurs devraient examiner des mesures additionnelles axées sur la réduction
des risques et de l'importance systémique des institutions. Par exemple, les
efforts qui sont déployés actuellement afin de créer une chambre de compensation
destinée aux swaps sur défaillance auraient pour effet de diminuer le risque
de contrepartie et de contribuer au fonctionnement continu de ce marché en
périodes de tensions. Sans sous-estimer la complexité de cette initiative
et les coûts potentiels liés à l'établissement de dispositifs de marge, on
peut s'attendre des décideurs qu'ils recherchent d'autres marchés qui pourraient
être transformés en bourses ou en chambres de compensation ou encore qu'ils
veillent à ce que les conservateurs intermédiaires soient à l'épreuve du risque1.
L'adoption de règles et de normes pourrait raffermir ces initiatives. Par
exemple, il y aurait lieu d'envisager de hausser les exigences de fonds propres
pour les titres qui se négocient à l'extérieur des marchés fonctionnant en
continu ainsi que de limiter l'application de la comptabilité à la juste valeur
aux titres qui se négocient en bourse ou sur des marchés ouverts en permanence.
Les décideurs devraient aussi chercher à réduire la procyclicité des dispositifs
de marge fondés sur la valeur exposée au risque, peut-être en maintenant les
marges de garantie à des taux fixes tout au long du cycle économique. Si la
banque centrale faisait office de teneur de marché de dernier ressort, elle
pourrait renforcer de telles normes.
Maintenant que j'ai exposé ces stratégies, j'aimerais formuler quelques commentaires
sur la façon dont elles pourraient être appliquées en me fondant sur la situation
canadienne.
La perspective canadienne
L'expérience du Canada est instructive. Si le système financier canadien
a été touché par la crise qui a secoué les marchés financiers mondiaux, les
répercussions de celle-ci ont été considérablement moindres chez nous qu'au
sein de nombreuses autres grandes économies, notamment parce que le Canada
a une longueur d'avance sur d'autres pays en ce qui a trait à la mise en oeuvre
du plan d'action du G7. Tout d'abord, ses institutions financières affichent
une bonne santé financière par rapport à leurs homologues étrangères. Non
seulement les pertes qu'elles ont essuyées au chapitre des produits structurés
sont relativement modestes mais, surtout, leur niveau absolu de levier financier
est nettement plus faible. À titre d'illustration, les grandes banques canadiennes
ont un ratio actifs / fonds propres moyen de 18, sur une base consolidée,
ce qui est légèrement inférieur au maximum réglementaire de 20. Le ratio correspondant
des banques d'affaires américaines dépasse 25, celui de leurs consoeurs européennes
se situe dans les 30, tandis que celui de certaines des plus importantes banques
à l'échelle mondiale franchit 40. Alors que les banques étrangères se rapprochent
maintenant des normes canadiennes, nos institutions financières ne subissent
évidemment pas de telles pressions. En outre, la qualité des fonds propres
de première catégorie des banques canadiennes est parmi les plus élevées au
monde.
La culture bancaire conservatrice de notre pays a manifestement contribué
à éviter à nos institutions certaines des pratiques de prêt les plus extrêmes
observées ailleurs. La nature de la titrisation au Canada a aussi joué un
rôle. Seulement 20 % environ des prêts hypothécaires canadiens sont titrisés.
La plupart des prêts de ce type étant toujours inscrits au bilan des institutions,
les critères de souscription sont demeurés rigoureux. Par ailleurs, comme
le Canada exige que les prêts hypothécaires à ratio prêt-valeur élevé soient
assurés et que les Obligations hypothécaires du Canada sont explicitement
garanties par l'État, aucun effet de rétroaction négatif ne s'exerce entre
le marché du logement et le secteur financier, effet qui n'a été que trop
évident dans les autres grandes économies.
Notre expérience prouve que la stratégie mise de l'avant par le G7 portera
ses fruits. Grâce à la robustesse des institutions clés, à l'octroi de liquidités
exceptionnelles à plus d'un jour par la Banque du Canada et au financement
à plus d'un jour maintenant substantiel offert par le gouvernement canadien,
nous prévoyons que nos principales institutions financières feront circuler
ces liquidités dans le système en appuyant les marchés continus et en accordant
des prêts.
Malheureusement, ce n'est pas encore le cas dans d'autres pays. Plus la situation
de départ des institutions réglementées sera faible et plus le secteur bancaire
parallèle sera important, plus le processus de guérison pourrait tarder. De
fait, dans plusieurs pays, ce processus doit être géré avec soin afin d'éviter
que la récession qui y sévit ne s'aggrave. Plus particulièrement, la menace
posée par des exigences élevées en matière de fonds propres pourrait s'ajouter
aux craintes que les niveaux globaux des fonds propres eux-mêmes n'augmentent.
Cela pourrait amener les banques à accumuler les nouveaux fonds propres plutôt
que de les réaffecter. Cette réaction aurait comme conséquence d'assombrir
les perspectives économiques, ce qui accroîtrait les pertes sur prêts et intensifierait
davantage les pressions sur les niveaux des fonds propres.
L'engagement explicite pris par le G7 envers les institutions d'importance
systémique et les divers programmes de garantie devraient servir à étaler
dans le temps les hausses nécessaires des fonds propres. En outre, les décideurs
devraient avoir le courage de leurs (nouvelles) convictions macroprudentielles.
Face aux demandes des dirigeants des pays du G20 pour que les organismes de
réglementation élaborent des mesures axées sur l'atténuation des variations
cycliques des fonds propres, ces organismes devraient faire attention à ne
pas augmenter les exigences de fonds propres de façon trop importante ou trop
rapide dans une période de ralentissement économique. L'établissement d'un
niveau de fonds propres tenant compte du cycle intégral signifie que les ratios
connexes devraient diminuer lorsqu'il y a une baisse de l'activité. Enfin
certains décideurs devraient examiner plus attentivement la possibilité que
la banque centrale fasse office de teneur de marché de dernier ressort afin
de maximiser la probabilité que les marchés monétaires demeurent ouverts.
En dépit des avantages que présente son secteur financier, le Canada, étant
l'une des économies les plus ouvertes du globe, a été fortement secoué par
les événements survenus sur la scène internationale. L'intensification de
la crise financière mondiale s'est traduite au pays par un élargissement des
écarts de crédit et un resserrement généralisé des conditions du crédit. La
récession mondiale s'aggrave sous l'effet du tassement prononcé de la demande
dans toutes les principales régions du globe ces dernières semaines. En conséquence,
les cours de nombreux produits de base ont continué à reculer et les termes
de l'échange du Canada se sont détériorés, faisant fléchir les revenus des
Canadiens. Le ralentissement économique aux États-Unis, caractérisé par la
faiblesse marquée des secteurs du logement et de l'automobile, est particulièrement
problématique pour nos exportateurs. Ainsi, même si la demande intérieure
au Canada demeure relativement vigoureuse et que la dépréciation du dollar
canadien compensera en partie le repli de la demande extérieure, la résultante
des risques entourant la croissance et l'inflation au pays, qui avaient été
cernés dans la livraison d'octobre du Rapport sur la politique monétaire,
semble s'être inscrite en baisse. Même si la Banque du Canada a déjà réduit
de moitié son taux directeur au cours de la dernière année, et même si notre
secteur financier continue de fonctionner efficacement, il faudra probablement
encore augmenter le degré de détente monétaire pour atteindre la cible d'inflation
à moyen terme.
Agir localement et penser mondialement
Voilà qui m'amène au dernier enseignement tiré de l'expérience du Canada.
Comme en ont convenu les dirigeants des pays du G20 la fin de semaine dernière,
c'est d'abord à l'intérieur de nos frontières qu'une réglementation efficace
doit exister. Pour endosser cette responsabilité, le Canada dispose d'un mécanisme
de coordination formel qui réunit les institutions à vocation macroéconomique
– la banque centrale et le ministère des Finances –, l'organisme de surveillance
prudentielle et l'assureur-dépôts. Étant donné le rythme du changement au
sein des marchés financiers, nous soumettons notre régime réglementaire à
des examens réguliers. Nous sommes assujettis à un engagement prescrit par
la loi de revoir le cadre législatif et réglementaire de notre système financier
tous les cinq ans. En outre, notre système financier a fait l'objet à deux
reprises d'un examen rigoureux dans le cadre du Programme d'évaluation du
secteur financier dirigé par le Fonds monétaire international.
S'il est indéniable que c'est d'abord à l'intérieur de nos frontières qu'une
bonne réglementation financière doit éclore, il est tout aussi clair qu'elle
ne doit pas s'y limiter. Même si le système national est robuste, il n'existe
aucune garantie que les marchés financiers clés seront toujours disponibles.
Vu le degré élevé d'intégration dans le système financier du globe, et comme
il est toujours possible que les pays sous-investissent dans le bien social
que constitue la stabilité financière nationale, il y a un besoin pressant
d'institutions financières internationales qui surveillent efficacement le
risque systémique et coordonnent la réforme des politiques macroprudentielles
et financières. Il n'existait aucune surveillance efficace à l'échelle internationale
qui aurait permis de cerner la nature ou l'ampleur de la crise financière,
car aucune organisation internationale n'a encore intégré efficacement l'analyse
macroéconomique et macrofinancière. Des progrès ont aussi été réalisés au
chapitre de ces impératifs la fin de semaine dernière à Washington et ceux-ci
demeureront à l'avant-plan au cours des prochaines semaines.
Conclusion
Permettez-moi de conclure.
Les perturbations que l'on a connues depuis 18 mois et la crise des deux
derniers mois sont mémorables. Cet épisode sera l'un des plus marquants de
l'histoire économique. Toutefois, en définitive, notre réaction à ces événements
sera plus importante que les événements eux-mêmes. Nous ne pourrons jamais
éliminer les crises financières, mais nous pouvons en minimiser la probabilité
et la gravité. À mon avis, la clé du succès à cet égard est de chercher à
mettre sur pied des marchés continus. On assiste à un retour de balancier
: d'une finance centrée sur les marchés à une finance dominée par les banques.
Nous ne devrions pas souhaiter que le balancier aille trop loin dans cette
direction. Les exigences en matière de fonds propres à cette extrémité seraient
énormes. Plus fondamentalement, c'est aux forces du marché qu'il revient de
déterminer la taille relative et les limites du secteur bancaire et des marchés.
Mais elles ne pourront y arriver qu'à la condition que les marchés reposent
sur des assises solides. Nous pouvons bâtir le système financier mondial qui
pavera la voie au type de prospérité soutenue mutuellement bénéfique dont
le Canada et le Royaume-Uni ont profité au fil des siècles.
1. Par exemple, au Canada, les décideurs ont encouragé le
recours accru à la CLS Bank, qui facilite le règlement des opérations de change
dans un environnement sans risque de contrepartie.