Discours Article provenant de  Bibliothèque et Archives Canada

Témoins de la vérité : gestion d'archives relatives aux époques difficiles

Notes d'allocution
Guy Berthiaume, Bibliothécaire et archiviste du Canada
Devant le Conférence du Conseil international des archives (CIA)
Séoul, Corée
Le 6 septembre 2016
Sous réserve de modifications

Je veux commencer ma conférence en vous racontant une histoire.  Une histoire très triste.

Il s’agit de l’histoire du système des pensionnats indiens au Canada qui a eu cours entre les années 1870 et 1996.

C’est vraiment l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de mon pays, mais, comme l’illustre cette histoire, des rayons de lumière peuvent se manifester, même dans les endroits les plus sombres.

Dans le cadre du système des pensionnats indiens, des milliers d’enfants des Premières Nations, d’Inuits et de Métis ont été retirés de leurs foyers et confiés à des écoles gérées par l’État ou l’Église. Certains de ces enfants avaient à peine quatre ans.

Le but des écoles était de « retirer l’indien de l’enfant », comme on disait.

Les enfants étaient donc éloignés de l’influence de leurs familles afin de mieux les assimiler dans la société canadienne fondée sur la culture européenne.

Selon les estimations, 150 000 enfants autochtones ont fréquenté les pensionnats, soit 30 pour cent de la population de référence.

Un grand nombre de ces enfants envoyés aux pensionnats ont été victimes de violence psychologique, physique et sexuelle.

Et pas moins de 6 000 enfants sont décédés, seuls, loin de leurs familles.

Les effets de ce traumatisme, transmis de génération en génération, persistent encore aujourd’hui.

***

Shirley Williams est une survivante de ce système indigne.

Elle avait dix ans lorsqu’elle a été retirée à sa famille et placée au pensionnat à la ville de Spanish (Ontario).

C’était en 1949.

La première chose qu’on lui a retirée était son nom.

Shirley Pheasant devint Shirley Williams.

Les enfants portaient des noms chrétiens ou étaient même désignés par des numéros.

Shirley se souvient de l’école : un bâtiment en brique grise, qui devenait laid et sombre quand il pleuvait.

Elle se souvient que son « cœur s’était fermé » lorsque la porte s’était refermée derrière elle. Et elle se souvient comment elle a survécu.

Une fois par mois, si les enfants étaient sages, ils pouvaient acheter des bonbons. « Être sage » signifiait habituellement ne pas avoir parlé sa langue natale.

Shirley se souvient qu’on pouvait acheter cinq bonbons à un cent et qu’elle disposait de deux dollars que son père lui avait donnés comme argent à de poche pour une année complète.

Voici l’histoire, racontée par Shirley elle-même :

Chaque fois que mes amies ou moi tombions malades ou nous sentions seules, ou si on nous réprimandait ou nous administrait une correction pour avoir parlé notre langue, je prenais mon sac de bonbons, et nous nous regroupions à l’extérieur et partagions un bonbon.

Nous devions manger et croquer le bonbon de façon égale : personne n’y mordait plus que les autres et nous le partagions à parts égales pour dissiper nos peines.

Shirley poursuit en décrivant comment le partage d’un seul bonbon les a aidées, elle et ses amies, à devenir fortes de nouveau, de façon à ce qu’elles puissent « survivre et prendre soin les unes des autres. »

Cette histoire aussi émouvante que tragique connaît toutefois une fin heureuse.

Shirley Williams deviendra professeure émérite au Département des études autochtones à l’Université Trent et, en tant que membre du Clan des oiseaux des Premières Nations Ojibway et Odawa du Canada, elle consacrera une grande partie de sa vie à promouvoir la langue et la culture anishnaabe.

S’il est facile de saisir comment un bonbon peut réconforter un enfant, il est aussi aisé de comprendre à quel point la leçon du bonbon de Shirley va bien au-delà : le partage du bonbon est un symbole de quelque chose plus profond, de plus important. Il symbolise le partage de la douleur, de la solitude et du désespoir. Ce geste de partage est à la source du processus de guérison.

***

En 1998, les survivants des pensionnats ont entamé un recours collectif contre le gouvernement fédéral et les églises qui géraient les pensionnats, alléguant les mauvais traitements et l’assimilation culturelle.

En 2006, le Canada a accepté de conclure une convention de règlement avec les collectivités des Premières Nations eu égard aux traumatismes causés par les pensionnats. C’était un moment historique pour notre pays et le début d’une nouvelle relation avec les peuples autochtones.

Qui plus est, le règlement de 2006 n’était pas que financier.

Il prévoyait la création de la Commission de vérité et de réconciliation – la CVR – pour dresser un bilan historique précis de ce qui s’est passé et il prévoyait aussi la création d’un centre national de recherche sur la vérité et la réconciliation, dont la mission serait d’accueillir de façon permanente les documents de la Commission.

Le lancement des travaux de la Commission a eu lieu le 1er juin 2008; le mandat de cette dernière était le suivant :

Informer le public canadien sur ce qui s’est passé dans les pensionnats indiens fréquentés par les enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et sur les séquelles durables laissées par ces établissements à des fins de justice, de guérison et de réconciliation.

Un des principes fondamentaux sous-jacents au travail de la Commission était la nécessité de partager  la vérité comme première étape du processus de guérison.

Environ 7 000 individus, survivants et autres personnes touchées par les pensionnats, ont partagé leur vérité avec la Commission.

Ils ont fourni des témoignages à distance, par Internet, ou en personne, lors d’audiences de la Commission, ou à l’occasion d’événements tenus à l’échelle du pays.

Et, cela est très important pour la suite des choses, ils avaient le choix de rendre leurs témoignages publics ou de les garder privés.

Certains ont raconté leur histoire dans un cercle de partage ou dans le cadre de groupes de travail organisés par les commissaires, souvent devant des milliers de personnes.

Des témoignages privés ont également été fournis à huis clos.

Bon nombre des témoignages recueillis sur bande magnétoscopique – des histoires vivantes – peuvent être consultés sur le site Web du Centre national pour la vérité et la réconciliation qui a été créé l’année dernière.

Permettez-moi de citer George Erasmus, l’ancien chef de l’Assemblée des Premières Nations :

Si les histoires de notre peuple ne sont pas accessibles au grand public, ce serait comme si leurs épreuves n’avaient jamais eu lieu.

Et si leurs voix sont transformées en pièces de musée, ce serait comme si leur expérience était figée dans le temps.

Ces mots me rappellent ceux de l’archevêque Desmond Tutu, en 2004, alors qu’il s’adressait à des archivistes au sujet de l’apartheid.

Il avait dit :

Nous devons nous rappeler notre passé pour faire en sorte qu’il ne se répète jamais.

***

Entre 2010 et 2014, la Commission de vérité et de réconciliation a tenu une série d’événements à l’échelle du Canada. Ils ont eu lieu dans sept grandes villes canadiennes et leur objectif était de renseigner le public au sujet des pensionnats et de donner aux survivants la chance de raconter leur histoire et d’expliquer les répercussions de leurs expériences sur leurs vies.

Des dizaines de milliers de personnes y ont assisté. Des feux sacrés et des cercles de partage ont été organisés. Des films ont été projetés et des expositions et des événements éducatifs ont été organisés pour les enfants d’âge scolaire.

Bibliothèque et Archives Canada – mon institution – a assisté à six des sept événements nationaux ainsi qu’aux cérémonies de clôture de la Commission.

Nous avons organisé des tables de discussion aux endroits considérés comme lieux d’apprentissage, aux côtés des archives des communautés religieuses et de celles du ministère des Affaires autochtones.  Nous avons élaboré des documents qui portent sur la recherche sur l’histoire autochtone et la localisation des archives des pensionnats et nous avons proposé une stratégie de recherche simple pour retrouver les documents dans notre base de données.

Toutefois, notre contribution la plus significative s’est avérée être un album contenant environ 200 photos tirées de notre collection que nous avons présenté lors des événements de la Commission.

L’album a suscité un grand intérêt parce que de nombreuses personnes s’y sont reconnues ou ont reconnu d’autres élèves des pensionnats, ainsi que des bâtiments et des lieux représentant ces institutions.

À mesure que certaines images étaient identifiées, d’autres photos étaient ajoutées et, à la fin, l’album comptait environ 300 photos.

La Commission a fourni des imprimantes-numériseuses pour que les gens fassent facilement des copies sur place, alors que d’autres photos ont été numérisées, décrites en ligne et affichées dans des expositions virtuelles sur notre site Web, ainsi que sur nos pages Facebook et Flickr.

Même si de nombreuses photos étaient des photos officielles – montrant des bâtiments mornes, des dortoirs et des groupes d’élèves disposés de façon formelle – le fait de les voir a suscité de fortes réactions et éveillé des souvenirs douloureux.

Le partage de ces expériences a changé la vie des gens et les a touchés profondément. Non seulement les survivants et leurs familles, mais également les membres du public. Sans oublier nos archivistes qui ont assisté à ces événements.

Une de nos archivistes principales se souvient qu’après avoir installé une chaise près des photos, de nombreuses personnes y ont spontanément pris place et elles ont commencé à raconter leur histoire :

Ce n’était pas facile. Nous devions jouer ces trois rôles :

  1. membres du gouvernement du Canada;
  2. archivistes; et bien sûr
  3. êtres humains.

Je me souviens de la tristesse qui s’abattait sur certaines personnes dont les photos n’étaient pas affichées, comme si cela signifiait que leurs expériences n’avaient jamais eu lieu.

De nombreuses personnes ont posé la même question : pourquoi les enfants n’avaient-ils pas de noms?

Il y avait de l’émotion dans l’air. Cela ne ressemblait à aucune de mes expériences passées.

Cependant, je me suis rendu compte que la plus importante chose que je devrais faire était d’écouter.

Et voici ce qu’une autre archiviste a raconté :

Au début, j’étais extrêmement consciente du fait d’être une femme blanche et je me demandais comment j’allais être vue.

Mais j’ai rapidement oublié cela. Je me suis rendu compte que la réconciliation nous concerne tous, car c’est ensemble qu’il faut comprendre ce qui s’est passé.

En tant qu’archivistes, nous avons rarement l’occasion de voir de nos propres yeux les répercussions des archives sur les vies des gens. Je me suis rendue compte que, parfois, la vérité n’est pas exclusivement ce qui est historiquement exact.

Le geste d’écoute envoie un message de partage.

Et le partage est un élément du processus de guérison.

***

Pour nous, archivistes, les documents historiques forment notre quotidien. Ils sont des témoins essentiels du passé.

Nous croyons que notre rôle consiste à aider à constituer une trame historique précise de ce passé et à la rendre publique avec neutralité et impartialité.

Cependant, les décisions que nous prenons ont une influence déterminante sur la manière dont l’histoire est écrite.

Pour citer les propos du premier bibliothécaire et archiviste du Canada, Ian Wilson :

Nous sculptons la mémoire par nos décisions cumulatives.

Et, comme les témoins disparaissent, seul le témoignage des documents reste.

Pour un sujet aussi sensible que les effets du système des pensionnats sur les survivants et leurs collectivités, l’équilibre entre ce qui est public et ce qui est privé est fragile et les droits et les responsabilités de toutes les parties concernées doivent être respectés.


Il existe une relation complexe entre les institutions de mémoire, les ordres de gouvernement, les documents eux-mêmes et les personnes dont les vies peuvent être à jamais changées par la diffusion de documents dont le statut public ou privé peut ne pas être évident.

Dans le cas des pensionnats, la vérité est une question émotive.

***

L’on estime à 80 000 le nombre d’anciens élèves et de survivants encore vivants aujourd’hui. Certains d’entre eux veulent que leurs souvenirs douloureux restent dans la sphère privée.

D’autres estiment que le fait de ne pas les rendre accessibles effacera les traces de la vérité dont ont dû lutter si longtemps pour le rendre publique.

C’est le cas de Flora Merrick, qui a fui un pensionnat parce qu’on lui a refusé le droit d’assister aux funérailles de sa mère, et qui a été ramenée au pensionnat, battue violemment et enfermée dans une pièce obscure pendant deux semaines.  Elle veut que son histoire soit racontée.

D’autres survivants estiment que le fait de garder leurs histoires pour eux seulement fait partie de la réconciliation.

Est-ce que notre objectif d’archivistes consistant à préserver le patrimoine documentaire et à le rendre disponible au grand public l’emporte sur le droit des personnes à la vie privée?

Les processus de réconciliation et autres événements historiques de même nature peuvent-ils faire l’objet d’une documentation adéquate sans que des renseignements confidentiels sensibles soient conservés ?  Des renseignements qui pourraient fournir un tableau plus complet des événements ?

L’un des buts de la Commission de vérité et de réconciliation était de constituer un dossier historique précis, avec des documents gardés à perpétuité, tout en respectant la vie privée et la confidentialité.

Or, la question du sort de certains dossiers constitués dans le cadre du processus de réconciliation – dossiers qui contenaient certains des témoignages les plus délicats pour les victimes – est maintenant devant la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire au Canada.

Voici pourquoi : en 2014, un juge a décidé que des documents concernant les pensionnats indiens pourraient être détruits après quinze ans, à moins que les survivants indiquent qu’ils acceptent que leurs témoignages soient archivés au Centre national pour la vérité et la réconciliation. En avril 2016, la Cour d’appel de l’Ontario a confirmé cette décision.

Une question essentielle a fait surface : ces témoignages étaient-ils des documents gouvernementaux ou non ?

La Cour de l’Ontario a statué que non, mais un appel a été déposé à la Cour suprême du Canada. Si la Cour suprême décide d’entendre la cause, une décision qui sera connue dans les prochaines semaines, il reviendra alors à cette cour de décider si les documents sont des documents gouvernementaux, et si chaque survivant doit donner son consentement pour l’archivage de son témoignage.

Comment définir le consentement dans une situation pareille? Les survivants devraient-ils être tenus d’accepter (opting in) ou de refuser (opting out) ?

Les témoignages seront-ils publics si les survivants ne s’y opposent pas, ou les témoignages seront-ils détruits s’ils n’autorisent pas nommément leur préservation ? Ce ne sont pas des questions banales.

Dans son rapport de 2013 au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, le rapporteur spécial Pablo de Greiff soulignait que les archives « permettent d’assurer que les voix des victimes ne sombrent pas dans l’oubli. » Qu’elles assurent « une protection contre le révisionnisme et le déni… et contribuent à prolonger la durée de vie et le legs du travail d’une commission de vérité. » 

En tant qu’archivistes, nous nous trouvons dans une position difficile.

L’importance qui est accordée actuellement à la justice sociale partout dans le monde signifie que tous les archivistes doivent repenser leurs responsabilités, en tant que responsables des documents et se poser un certain nombre de questions difficiles.

Il est nécessaire de reconnaître la différence entre les renseignements privés et les souvenirs de la population. Il est également nécessaire d’établir une relation entre les archivistes et ceux qui ont subi les torts de l’histoire qui soit axée sur l’honnêteté et le partage.

Cela exige du temps, de la confiance et une volonté de progresser ensemble.

***

Dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, le gouvernement du Canada devait fournir des copies de tous les documents liés aux pensionnats qui étaient en sa possession, notamment ceux faisant partie des fonds de Bibliothèque et Archives Canada.

Nous avons beaucoup travaillé pour fournir ces documents à la Commission, qui a mis fin à ses travaux l’année dernière.

Même si cela ne faisait pas partie de son mandat, Bibliothèque et Archives Canada a offert des espaces destinés à la recherche au sein de son édifice principal à Ottawa, ainsi que dans ses bureaux régionaux à Vancouver, Winnipeg et Halifax.

Par conséquent, les recherchistes de la Commission ont été en mesure d’identifier plus de 60 000 dossiers aux fins d’examen, qui a entraîné la numérisation de plus de 1,5 million de pages de documents liés aux pensionnats.

Ces espaces réservés, de même que le soutien en matière de référence et de diffusion des références, couvrait plus de 4 500 instruments de recherche, la diffusion de près de 20 000 boîtes de documents et des réponses à environ 300 demandes de référence complexes.

La recherche de ce genre est très importante – révéler la vérité historique permet d’aboutir à une véritable réconciliation. Et le devoir d’information va au-delà de la réconciliation.  En bref, notre pays doit moduler son histoire nationale en fonction de cette nouvelle information.

C’est un processus qui est en cours.

***

Bibliothèque et Archives Canada dispose d’une quantité considérable d’information sur les pensionnats indiens et notre patrimoine autochtone.

L’information comprend les formulaires de fréquentation, les registres quotidiens, les dossiers médicaux, les plans des étages des bâtiments, des documents sur les politiques et le financement, ainsi que des documents relatifs au transport.

Des millions de documents issus des collections de notre gouvernement ont fait l’objet de recherche et ont été numérisés afin de les inclure dans les archives du Centre national pour la vérité et la réconciliation, maintenant établi à l’Université du Manitoba à Winnipeg.

Nous avons déployé des efforts considérables pour faciliter la recherche appuyant le mandat de la Commission et nous sommes résolus à faire en sorte que le corpus documentaire soit aussi complet que possible, afin que l’histoire de ces pensionnats soit mieux connue par les Canadiens.

Cette volonté s’incarne dans un protocole d’entente que nous avons signé avec le Centre national pour la vérité et la réconciliation de Winnipeg.

Malgré ces efforts et même si nous sommes un organisme qui promeut l’accès à l’information et qui rend les documents dont il a la charge aussi ouverts et disponibles que possible, nous devons toujours protéger la vie privée des individus.

Il s’agit d’un équilibre délicat et, comme je l’ai mentionné auparavant, la question concernant les témoignages des survivants des pensionnats n’a pas encore fait l’objet d’une décision définitive de la part des tribunaux.

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Lorsque la Commission de vérité et réconciliation a mis fin à ses travaux en 2015, notre rôle a pris de l’ampleur et est allé au-delà de la simple tâche de fournir les documents requis et d’aider à la recherche. Nous avons participé à la mise en place d’une compréhension commune de notre patrimoine historique et nous avons ainsi contribué à l’élaboration de notre histoire nationale.

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En tant que gardiens des grandes collections du Canada sur l’histoire des peuples autochtones, nous faisons en sorte que ce patrimoine documentaire soit connu de plusieurs façons.

Cette collection comprend des traités originaux et des cessions de terres, dont certains remontent à 1690. Elle contient également les rapports annuels du ministère des Affaires indiennes depuis 1864, des milliers de cartes et de plans concernant les réserves, ainsi que des wampums, des parchemins, des manuscrits, des totems, des sceaux, des signatures et des timbres – autant de témoignages des décisions qui ont forgé notre pays.

Au fil des années, nous avons organisé de nombreuses expositions pour montrer ces documents afin d’aider les Canadiens à comprendre leur histoire. En février dernier, j’étais heureux de procéder au vernissage d’une exposition ayant pour thème Un peuple dans l’ombre, qui portait sur la lutte des Métis pour affirmer leur identité.

Nous sommes constamment à la recherche de partenariats pour faire en sorte que plus d’éléments de notre collection soient consultés par plus de personnes, afin que l’histoire des peuples autochtones puisse être connue grâce à notre programmation publique et notre site internet.

Nous avons également retenus les documents liés au patrimoine autochtone comme priorité en matière d’acquisition.

Nous avons aussi poursuivi la création de documents numérisés et d’instruments de recherche pour le Centre national pour la vérité et la réconciliation, et nous avons créé de nouvelles bases de données.

Notre site Web comprend un guide complet de 40 pages pour mener des recherches sur les pensionnats indiens, ainsi que des conseils aux chercheurs élaborés durant les événements nationaux de la Commission.  On y trouve aussi des listes bibliographiques, des sources publiées et un dossier sur la façon de créer un service d’archives ou un centre de documentation.

***

Bien que la question ne soit pas immédiatement liée à celle des pensionnats, je suis également heureux de vous parler du lancement d’un nouveau chapitre du projet Un visage, un nom, l’un de nos programmes les plus réussis.

En 2001, nous avons fait équipe avec un programme de formation au Nunavut, le territoire le plus au nord du Canada, afin de numériser et identifier des photos d’Inuits faisant partie de notre collection.

Bon nombre des sujets apparaissant sur les photos étaient restés anonymes pendant des décennies.

L’objectif de départ était modeste : numériser 500 photos et trouver les noms de leurs sujets.  Les travaux devraient durer une année au total, mais le projet a pris son envol. Depuis 2001, nous avons numérisé environ 8 000 photos et ce n’est pas terminé : nous avons pu identifier près du quart des personnes apparaissant sur les photos, de même que des activités et des événements.

Des familles et des amis se sont retrouvés.

Tous ces renseignements, ainsi que les images, sont maintenant disponibles dans notre base de données.

Nous avons récemment élargi la portée du projet pour y inclure les Inuits vivant dans les Territoires du Nord-Ouest, le nord du Québec et le Labrador, ainsi que les collectivités des Premières Nations et des Métis vivant ailleurs au Canada.

Il ne faut pas se surprendre de ce succès. Lors des événements nationaux de la Commission de vérité et réconciliation, le processus consistant à mettre des noms sur les visages de personnes apparaissant dans les photos prises dans les pensionnats représente une preuve bien tangible du pouvoir du nom, en tant qu’affirmation de l’identité des personnes.

Et il est aussi douloureux que révélateur de se rappeler que les noms propres étaient l’une des premières choses que les pensionnats retiraient à leurs élèves.

***

L’importance accordée récemment aux commissions de vérité et réconciliation partout dans le monde a déclenché un vif débat à propos du rôle des archivistes.

Face à des documents qui révèlent des vérités troublantes et dérangeantes, les archivistes subissent un traumatisme de type secondaire pour ainsi dire.

Lors de la réunion d’un groupe de travail organisée l’année dernière à Montréal par l’Association canadienne des archivistes, l’archiviste de l’Église anglicane, Melanie Delva, a parlé de l’expérience émouvante que représentait travail sur les documents relatifs aux pensionnats.

Elle a parlé de sa réaction en consultant les documents d’archives d’un garçon de sept ans qui a été envoyé au pensionnat indien St. George à Lytton (Colombie-Britannique).

Les documents comprenaient la correspondance entre le directeur du pensionnat, l’agent des Indiens et la famille de Michael.

Durant une épidémie, le petit garçon a contracté l’influenza et lorsqu’il est devenu clair que le garçon allait décéder, sa famille a demandé qu’il soit envoyé chez lui pour qu’il finisse ses jours entouré par sa famille.

La demande a été refusée et il est mort au pensionnat et enterré sur le terrain de ce pensionnat.

Lorsque la famille a demandé que le corps lui soit retourné pour que le défunt puisse avoir un enterrement traditionnel, la demande a déclenché une vague de correspondance entre le directeur et l’agent des Indiens au sujet des frais d’enterrement. Finalement, la famille a été informée qu’il lui appartenait de payer l’ensemble des frais.

Melanie se souvient qu’elle a remis le dossier dans la boîte et qu’elle a vomi, avant de prendre le dossier suivant.

« Dossier après dossier. Boîte après boîte. »

Après son discours, elle a eu droit à une ovation.

En tant qu’archiviste, elle voulait être neutre, mais elle n’a pu l’être. Elle a eu des problèmes d’insomnie et a souvent eu des cauchemars.

À chaque événement de la Commission auquel elle a assisté, il y avait des travailleurs de la santé, mais elle n’a jamais osé leur parler. Pour citer ses propos :

Je représentais l’oppresseur. Qui étais-je pour me plaindre? L’horreur que je vivais n’était qu’une fraction de l’horreur que les peuples autochtones de ce pays ont vécue et continuent de vivre.

Cependant, comme elle l’a également dit, nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le passé, simplement parce qu’il est traumatisant.

Les archives elles-mêmes « refusent le confort d’oublier ce qui ne devrait pas être oublié. »

Peut-être, dans le cadre d’un processus national de réconciliation, un élément du partage se trouve-t-il au sein même de notre propre profession.

***

Lorsque je suis arrivé à Bibliothèque et Archives Canada, il y a deux ans, j’ai dit que notre mission fondamentale était d’aider les Canadiens à se connaître eux-mêmes.

Au fur et à mesure que nous révélons la vérité historique sans fard et dans toutes ses dimensions, nous parvenons à mieux nous connaître nous-mêmes.

Il est possible que nous n’aimions pas toujours ce que nous découvrons, mais parfois, comme dans le cas de l’histoire des peuples autochtones, le partage de la vérité est le premier pas du processus de guérison.

Et c’est par ce chemin ardu et exigeant que nous pourrons arriver un jour à une réconciliation véritable.

Je vous remercie.


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